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5 juillet 2011 2 05 /07 /juillet /2011 16:23

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 Nicole Manday et Danyel Camoin présentent un avant goût de leur prochaine collaboration : au-delà du seuil…

 

  Evolution 2022

 

(Ce conte d’anticipation a été primé au concours de Arts et lettres de France)

 

 

            Thierry soupire en tirant son attelage de fortune sur la côte recouverte d’un manteau cotonneux où seules deux tranchées tracent son passage. Par temps clair, de ces hauteurs, on voit la ville  dans la plaine jusqu’à la mer, mais là, la vision est trouble.  La seule couleur qui domine la crête voisine le blanc, la blancheur dans tout son camaïeu. Dire qu’il était venu habiter là parce qu’on lui avait dit que la plaine marseillaise risquait une énorme inondation ! C’est vrai qu’en l’an 2000, il a failli mourir noyé dans sa voiture et s’est échappé en sortant à travers sa portière avec une atroce angoisse car il nage très mal à cause d’un problème d’articulation. Depuis les dérèglements climatiques, il existe tant de zones inondables…

 

 Le village est isolé à cause de la neige depuis plusieurs jours. On n'avait jamais vu une couche aussi tenace et rien n'avait été prévu. D'habitude, elle fondait au bout de quelques heures. Il ne neige plus depuis trois jours déjà, et les cinquante centimètres se maintiennent. On a dégagé la route à la pelle ; les chasse-neige ne montent là que par le chemin charretier élargi. Selon la volonté du maire, tout avait été conservé pour le site touristique, un des meilleurs revenus de la petite commune, mais en hiver, il faut peiner pour monter « le lacet », c'est ainsi qu'on avait surnommé la côte à virage dangereux souvent verglacée.

La camionnette de l'EDF a basculé dans le petit ravin et, à moins d'intervenir en hélicoptère, les sociétés extérieures, qui ont déjà beaucoup de travail ailleurs, ne peuvent rétablir le courant sur les poteaux ; le poids de la neige a cassé les fils. Le maire disait depuis longtemps qu’il fallait câbler le réseau mais cela n'avait toujours pas été fait et les derniers habitants l'accusaient de promesses électorales. Le malheureux député vient de mourir en dérapant, sa tête a heurté un pylône.

Rien que des poteaux en ciment ! Aucune utilité dans le foyer… Pense Thierry.

Nombreux parmi les villageois étaient partis habiter dans les villes, mieux défendues contre les intempéries. Celles-ci redoublaient depuis laissant penser que la planète tout entière était en colère.

            Thierry, employé municipal, a été choisi dans le but de convaincre chaque propriétaire environnant de donner des provisions et de quoi se chauffer pour le bien de tous. C’est le regroupement communal d’intérêt public qui décide : c’est fou ce que les politiciens savent trouver des mots nouveaux enjolivés à seule fin de dire qu’on est dans « la merde » pense Thierry  qui s'est mis en demeure de trouver du bois pour la salle publique. On y recueille les sans-abri qui ne peuvent rejoindre un habitat correct et ceux qui ont déserté leur logement beaucoup trop isolé en préférant donner ce qu’ils avaient en communauté.

 

Lorsqu'il arrive chez Marie-Madeleine, il s'attend à être refoulé mais elle lui ouvre en ronchonnant sur le fait qu'elle n'a toujours pas de courant : la belle chaudière qu’on lui a installée ne démarre plus malgré le fioul en réserve... Vêtue de noir jusqu’au pied, à l’instar d’une nonne sans coiffe, elle se prend pour une sainte rattachée au blason de sa famille de haute noblesse autrefois. Thierry lui dit que même le réseau fourni par les éoliennes n'alimente plus la maison du peuple parce qu'il n'y a plus de vent. Les nouveaux systèmes de chauffage comme les anciens basés sur le courant ne fonctionnent donc plus. Il faut utiliser les anciennes ressources. On remet en action les cheminées, le bois, les inserts et le charbon de bois qui permettent de tenir plus longtemps. Dans l'entrepôt adjacent à sa maison, sont entassés de vieux meubles, il lui propose de les brûler.

La vieille s'écrie qu'il est fou ! Ce sont des chaises et des bahuts de prix ; du Louis XV authentique ! Des meubles venant de sa famille. Thierry dit que si la situation persiste, elle sera bientôt condamnée à mourir, alors Louis XV ou pas, ce n'a plus d'importance ! La vieille le traite de malotru et le chasse à coups d'ombrelle. Thierry pense que même Guy De Maupassant aurait brûlé ses livres par instinct de survie mais la veuve s'accroche à quelques stères de bois parce que celui-ci s'appelle Louis, peu importe le chiffre ! Patrimoine, patrimoine, s'il a tant de valeurs, elle aurait dû le vendre à la ville au lieu de l'entasser le laissant, peu à peu, « bouffer » par les termites. Il pense encore au superbe feu de joie que donnerait la commode devant les yeux brillants des enfants, eux qui « crèvent » de froid dans la salle commune nourris au chocolat chaud sucré. Il ramasse sur son chemin quelques brindilles et une branche cassée un peu trop verte.

            Dans l'orage qui a précédé la neige, le sol s'est enfoncé à cause de zones dépourvues d’arbre qui favorise le glissement et les éoliennes qui garantissaient le village ont descendu la pente dans un glissement de terrain. On croirait que Dieu ou la terre elle-même veuille punir le village ! Sur la place, narguant la commune, le bonhomme de neige construit par les enfants sourit. La carotte qui lui sert de nez brille au soleil et sa neige se lisse pareille à un costume de cristal ; il ne fond même pas sous le soleil qui perce parfois le rideau de nuage semblant n’être là que pour éclairer la fin du village.

 

Thierry a atteint la dernière habitation au sommet : la maison de l'ermite. Sa petite remorque attachée au bœuf qui la tire dans la neige, à l’instar d’une luge, renferme les quelques morceaux de bois.  En grimpant sur l’aiguille rocheuse qui la surplombe, on pourrait peut-être se glisser de l’autre côté, en sens inverse de la mer, vers la vallée… Distrait un instant par sa pensée, en attendant, c’est sur la neige glacée devenue dangereuse qu’il glisse.

Un homme tout mince, au nez proéminent en lame de couteau, est sorti dans son grand manteau noir et ses bottines. Tel un véritable corbeau sur le tapis blanc, il a levé les bras à l'horizontale. Marius, le boulanger, le comparait souvent à un épouvantail. Thierry trouve cette ressemblance frappante ; il l’imagine quelques corneilles jacassant autour de lui. Il a prononcé sa fameuse phrase de sa voix très aiguë :

« Laissez-moi me concentrer ! »

Instantanément, il se contracte, les veines de son visage grossissent prêtes à éclater… Là, juste au bout de ses doigts, la neige fond à la façon d’un tapis se roulant en dégageant un moignon de bois. La base d'un arbre, un énorme morceau de tronc apparaît. Il faut l'extraire de là. Malgré sa hache de bûcheron, Thierry ne se sent pas de taille. L'homme noir répète sa phrase et, peu à peu, la base de l'arbre éclate. Le socle se fend, mieux, les racines paraissent sortir de terre et se secouer... Le bois s’écartèle en offrant quelques morceaux plus faciles à charger dans la remorque. L'homme saisit Thierry par l'épaule et lui murmure à l'oreille :

« Moitié, moitié, moi aussi, j'ai une cheminée. »

Thierry est éberlué. Il entre dans la maison en portant une part de bois jusqu'à l'insert qui trône au milieu du séjour. L'ermite lui dit :

« J'ai condamné quelques pièces à seule fin que Mademoiselle et moi subsistions. »

Thierry observe la demoiselle en question : une poupée, une splendide poupée au visage très pâle, presque blanc, qui reproduit bien l'image humaine, inerte, assise à table devant le couvert. Il pense aux articles qu’il a lus sur les femmes robots aux Etats-Unis. Une Blanche-Neige rousse mais on n’est pas dans un conte, pense Thierry. D’un mouvement mécanique, l’automate pose ses deux mains aux ongles faits sur le bois de chêne qui aurait durablement garni la cheminée... Cependant, l'ermite a suffisamment donné ce jour.

            Le maître de maison lui offre un verre de vodka qui lui réchauffe l'intérieur, presque une brûlure d’estomac et pourtant il sait boire ; il est vrai que la température extérieure peut entraîner un choc thermique. Après l’avoir avalé, il se met en devoir de redescendre jusqu'au village dont il pense s'être beaucoup trop éloigné. Sans le soleil, la pente serait encore plus dangereuse.

Lorsqu'il reprend le petit couloir, par une porte entrouverte, il croit entrevoir la poupée debout devant un miroir peignant ses longs cheveux bouclés. Il s'arrête interdit au niveau de la porte d'entrée. Il recule discrètement de quelque pas, puis deux autres par la porte intérieure et il ne voit que sa propre image dans le miroir : la fille a disparu ! Il pense qu'il n'a plus l'habitude des alcools forts. Il sort. Il reprend le bœuf par la bride pour le faire tourner et redescendre dans la direction du village mais, juste ce moment, il voit bouger les rideaux de la fenêtre de la maison et, là encore, il croit voir la poupée derrière les carreaux. Il ferme les yeux, secoue sa tête et tire l'animal pour s'en aller...

Derrière les carreaux concernés, l’homme en noir s'approche de la jeune fille et lui glisse doucement à l'oreille :

« Non, ma belle, il ne vit pas dans notre monde. Il est comme les autres humains, trop matérialistes ! Il vaut mieux l’oublier ! »

Si Thierry le voyait, il penserait simplement qu'il tient dans ses bras une poupée, d'un mètre soixante sur escarpins, dont la texture imite à la perfection la peau humaine, portant une coiffure rousse de marquise. Encore Louis XV, décidément…

            Mais le brave homme est déjà loin déplaçant sa stature en cahotant dans la neige et les pierres. La main crispée sur la bride, il dirige l'animal. Il s’arrête un instant devant un cylindre bosselé, un tronc d’olivier qui a échappé à la cognée des nouveaux bûcherons. Les branches ont été coupées. Ils l’ont cru mort et ont craint qu’il ne soit qu’un refuge aux fourmis rouges.

Pourtant, là, en haut, une petite feuille trône dans un vert de gris impeccable, elle a osé poindre voulant sans doute annoncer le printemps et le léger vent la fait pointer vers l’aiguille rocheuse derrière la demeure de l’ermite, c’est par-là le salut. Thierry hésite un instant puis il arrache la feuille, il vaut mieux que les autres ne voient pas que l’arbre vit encore.

 

            Il continue son trajet et passe ainsi devant le bonhomme de neige qui paraît se moquer de lui. S'arrêtant un instant, il ramasse de la neige, en fait une boule, la jette en visant la carotte mais il a l’impression que la boule rebondit contre le bonhomme sans altérer son costume blanc ou son visage immobile, imperturbablement souriant. Plus rien n'est logique ; la nature semble révoltée et donne aux gens une image de sa supériorité magique. Il y a sûrement une raison mais Thierry n'est pas un savant, il se contente de ramener son bois.

Particularité incompréhensible, les portables ne reçoivent plus. Depuis la bourrasque, il semble que les ondes ne franchissent plus le col enneigé. L'isolement est parfait. On ne sait plus si le reste du monde est dans le même état : plus de télé, ni de radio. Les automobiles ne roulent plus. On ne voit plus un seul oiseau voler et les chiens ont dû être enfermés parce qu’ils ne s’arrêtaient plus d’aboyer. Marius le boulanger dit que le monde est en marche arrière.

 

Au bout de quelques jours, affreusement, plusieurs enfants sont morts de froid et maintenant d'autres vont mourir de faim car les provisions manquent, le lait de vache est insuffisant pour compenser et le chauffage reste toujours aussi difficile… Les vaches, elles-même menacées, mangent la paille qui les protégeait du froid : on n’est plus au temps où le bœuf réchauffait le nouveau-né en soufflant. Les bêtes sont victimes aussi de la faim des hommes et la salle des fêtes dépourvues des banquets de mariage, située plein nord, est transformée en abattoir où œuvre le boucher.

Thierry décide de remonter à la maison de Marie-Madeleine. Il est sûr de trouver de quoi manger pour les enfants. Cette fois, il parvient à convaincre la vieille femme de le laisser entrer. Même s'il ne parvient pas à lui faire lâcher ses meubles, il repart avec quelques bocaux de conserves qu’elle a bien voulu donner pour les enfants.

Mais lorsqu'il rejoint ses camarades, il ne trouve pas la compréhension à laquelle il s'attendait. Ne respectant pas la priorité que Thierry destinait aux enfants, les hommes se servent eux-mêmes dans la brouette qu'il ramène chargé de nourriture et au sortir d’une violente dispute, il est repoussé par le nombre avec une bosse au front. Une barre de fer l’a frappé et les hommes en général  ne le jugent plus digne d'être leur représentant. Un vieux patriarche réussit à convaincre Marius le boulanger,  dont le four à pain est stoppé par manque de farine, de prendre sa place et d'emmener tout le petit groupe à l'assaut de la maison de Marie-Madeleine pour récupérer le bois et la nourriture qui deviennent indispensables.

 

Lorsque Thierry reprend connaissance et se précipite sur le chemin à son tour, il a trop pris de retard. Il ne rejoint la vieille dame que pour cueillir son dernier soupir. Sa demeure a été mise à sac et les meubles chargés sur une charrette ont été conduits à la maison du peuple. La vieille dame résistant mal au coup qu'elle a reçu préfère mourir plutôt que d’assister à la suite de la tragédie : elle s’éteint dans les bras de Thierry. Juste à ce moment-là, une partie de la maison délestée de ses piliers en bois s'écroule sur lui. Il doit abandonner le corps de la vieille dame s’il veut pouvoir s'en sortir.

Enragé par sa colère, Thierry poursuit les autres hommes. Il s'en suit un combat sanglant contre Marius le boulanger. Il faut pourtant se rendre à l'évidence. Même Marius hors de combat, le patriarche incite toujours les autres à ne plus considérer l'avis de Thierry. Ecœuré par ses compatriotes celui-ci s'en va avant la tombée de la nuit qu'il va passer dans la partie encore debout de la maison de Marie-Madeleine dans laquelle il trouve des provisions dont il charge son sac à dos.

Il a pris sa décision. Au lever du jour, il partira dans la montagne et s'il arrive à redescendre sur l'autre versant, il verra bien s’il y a encore une possibilité de vie de l'autre côté en dehors de ce grand manteau blanc. Au passage, il demandera de l'aide à l'ermite puisque, paraît-il, celui-ci a un pouvoir magique : une sorte de sorcier moderne qui lit dans le marc de café et les nuages dans le ciel. Ce dernier avait prévenu le maire des risques encourus par les villageois.

 

Comme prévu, le lendemain matin Thierry se met en route, seul, avec son sac à dos chargé. Il parcourt le chemin qui le sépare de l'Ermitage. Cependant, il entend derrière lui un brouhaha quasiment anormal. Une horde sauvage semble de nouveau monter le chemin pour venir cette fois chez l'ermite. Il doit accélérer le pas afin d’aller le prévenir.

 

Quand il a atteint l'endroit, il appelle de l'extérieur. Personne ne sort. Il a pourtant l'impression qu'un rideau a bougé. Il est persuadé d'avoir aperçu la silhouette féminine qu'il a déjà vue avec la coiffure de marquise qui ressemble à celle de la poupée. Il faut qu'il rentre dans la maison, il faut qu'il parle à l'ermite. Il a l’impression que quelque chose s’est passé. La neige semble commencer à fondre…

Il frappe à la porte d’entrée : elle s’ouvre lentement en grinçant. Il parcourt le couloir vide. Lorsqu’il trouve le corps étendu devant la cheminée, Thierry est très étonné. Le cadavre paraît se dessécher à vu d’œil : on dirait qu’on lui a retiré la vie avec un aspirateur. Son visage est creux à la manière d’un  masque ! Pas de sang ni de blessure quelconque ! Mais ce qui est le plus étrange, c'est que cet homme qui impressionnait tout le monde… n'était qu'une femme ! Une sorcière ?

Le corps tout desséché de l'ermite laisse bien voir l'absence de sexe masculin sous les rares vêtements qu'il, ou elle, portait sous sa grande cape noire. Pas d'affolement ! Il faut rester calme. Thierry entend un bruit alors que la maison lui paraissait vide. Il se dirige vers la porte où il a déjà cru voir quelqu'un devant le miroir et là, miracle ! Une femme, une très jeune femme se dresse devant lui sur de hauts talons. C'était elle, c'est la poupée ! Il la reconnaît à sa coiffure de marquise mais elle est bien vivante ! Il pose sa main sur elle et caresse ses cheveux ; des vrais cheveux ! Il pense à cette histoire de marionnette de bois qui se transformait en petit garçon qu’on lui racontait autrefois.

De la folie ! Mais une telle femme, une peau pareille sans maquillage n’existe pas au village, aucune n’est aussi… Enfin, nombre d’entre elles ont des poils sous les bras et même un peu de moustache ! C'est incompréhensible. Il sent la chaleur de son corps. Il retire sa main en s’excusant.

Les autres vont arriver et tout détruire... Il faut la sauver. Il la soulève par la taille et l'assoit sur une tablette. Il lui enlève ses chaussures à talons tout en caressant ses petits pieds froids. Il lui dit qu'il lui faut des chaussures différentes et plus chaudes. « Il faut que nous partions d'ici. Les villageois sont en colère : ils vont tout casser ! » Il récupère les chaussures et la cape noire de l'ermite. Il chausse la jeune fille et lui rabat la capuche sur les cheveux. Ensuite, il la repose sur le sol et ferme la cape sur sa poitrine. Elle court vers la bibliothèque et en sort un gros livre à reliure rouge doré. Il lui répète : « Il faut qu'on sorte d'ici discrètement ! » Elle murmure :

 «- Mais, c’est le livre !

-Bon, on le mettra dans le sac. »

Elle le regarde étrangement fourrer le livre avec le reste, puis, le prend par la main et le conduit vers une porte condamnée... Là, elle appuie sa main contre la paroi et une partie de la murette paraît basculer, leur ouvrant un passage dans une sorte de hangar qui donne sur l'extérieur. Lorsque Thierry parvient à la porte vitrée, il actionne le penne mais la porte est fermée et la clé n'est pas là. La jeune fille lui chuchote à l’oreille :

« Laisse-moi me concentrer. »

Thierry la regarde intensément : les mêmes paroles ! Elle  fronce les sourcils, les bras tendus, son front et ses joues se gonflent de veines bleues et rouges qui enlaidissent son visage durant un instant. Elle pose sa main sur la serrure et le penne glisse, leur ouvrant la porte. Elle lui dit :

« Maintenant, on peut partir !

-Comment t'appelles-tu ?

-Claude...

-Mais Claude, n'était-ce pas le prénom de... »

Il pense à l'ermite mais ne sait plus comment il doit l'appeler. Claude, c'est à la fois un prénom de femme et d'homme. Est-ce que la poupée a pris l'identité, voire la vie de l'ermite qui était en fait une femme ? Sa créatrice, donc sa mère ; quelquefois la laideur engendre la beauté…

Autant cette femme ignorée était laide et autant la poupée est jolie, sauf que ce n'est plus une poupée c'est vraiment une femme ! S'il avait eu plus de temps, Thierry serait peut-être resté là à se poser des questions à examiner la chose avec plus d’attention mais le temps presse alors il la prend par la main et il court avec elle au-delà du jardin dans la direction de la montagne. Il se souvient de la feuille de l’olivier !

Sur son dos, il a de quoi survivre quelque temps. Mais après ?

 

            Les voix des autres résonnent en bas de la pente, ils ont perdu du temps, ils se sont attardés à détruire le bonhomme de neige à coup de barre à mine et de hache. Il leur a fallu longtemps, tellement longtemps que c'est inimaginable que de l’eau condensée puisse autant résister à la supériorité de l’humain. Le vieil homme qui les mène n’en revient pas ; il est si fatigué qu'il retarde la meute. Il traîne. Cette horde sauvage ne pense qu'à tout massacrer alors qu'à la suite d’un pareil orage, il aurait fallu plutôt s’entendre et reconstruire...

C'est bien ce que pense Thierry et lorsqu'il s'arrête afin de grignoter sur la montagne avec sa jolie partenaire, il ne peut s'empêcher de se dire qu'il a maintenant près de lui celle qu'il lui faut pour tout recommencer : une jolie magicienne ! Mais d’une certaine façon, toutes les femmes sont des magiciennes, non ?

 

Lorsque la horde sauvage pénètre dans la maison de l'ermite et commence à tout casser en cherchant l'homme et la poupée, un des grands chandeliers renversés met le feu aux rideaux et personne ne sort vivant de la maison dont les poutres s'écroulent sur les survivants.

Thierry regarde Claude. Comment pourrait-on penser qu'elle soit à la base de ce massacre ? Elle n'a pas bougé, à côté de lui, elle n'a pas fait un geste, elle a seulement regardé intensément la maison s'écrouler avec dans les yeux une lueur verdâtre luisante qui changeait la couleur de ses pupilles, et, maintenant, elle se blottit  telle une petite fille contre le seul homme qui peut l’amener de l'autre côté de la montagne. Il a les épaules et la carrure pour le faire et pour recréer de l'autre côté avec elle. Elle ? Mais qu'est-elle vraiment ?

Après tout, est-ce que cela a vraiment une grande importance en cette occasion ?

 

Ils marchent longtemps. Ils escaladent, glissent, se rattrapent. Les mains écorchées par les rochers, ils persistent… Thierry sent soudain ses joues rougir. Il a chaud. Sur le versant opposé de la colline, un courant chaud les surprend. Le soleil darde sur un ciel sans nuage comme si ceux-ci restaient accrochés à la crête au moment de leur arrivée. Impossible de supporter les vêtements d’hiver ! Décidément, la planète…

Claude se débarrasse de ses habits. Il en fait autant. L’air est chaud…

Un peu plus loin, une cascade coule du rocher ; ils vont l’utiliser comme douche.  Il la regarde. Un air serein coule avec l’eau sur son visage. Maintenant, ils sont deux, comme à la création, bien décidés à reconstruire, et là-bas, de l'autre côté des monts, au plus loin que l’homme puisse voir, la plaine est verte et dépourvue de neige. On voit même des arbres qui portent des fruits…  et des petits oiseaux qui chantent dans leurs branches !

Un monde meilleur ?

 

 

 

 

 

Ecrit par Danyel Camoin en 2009

D’après une idée originale de Nicole Manday inspirée par Au seuil de l'inexplicable

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