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12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 12:53

Bécaud chantait : la solitude ça n'existe pas et pourtant...

Heureux les académiciens de Provence qui côtoient  et côtoieront  à Carnoux le 24 juin les deux dames exceptionnelles que sont Martine Olmo et Denise Biondo...

Pourquoi ?

Parce que la poète et la nouvelliste même si elles ne sont pas à la une des salons de dédicaces et des journaux appropriés ont composé avec une classe exceptionnelle dans le cadre de la solitude et le livre de Danyel Camoin qui a obtenu en 2009 le prix d'honneur de l'Académie de Provence renferme lui seul deux éclatantes prestations de ces deux auteur(e)s à ne pas manquer...

D'abord le poème Avec ma Solitude de Martine Olmo et ensuite la nouvelle Insolitude qui marquait les débuts de Denise dans la nouvelle ( elle a progressé depuis avec une journée d'enfer et chute à Cadolive) ouvrent le livre de Danyel qui excelle sur des cas particuliers de victimes de cette sorcière qu'est la solitude dans "Les fleurs du Vide".

Une réédition remet les textes à l'honneur et la dédicace au matin du jardin du livre le 24 à partir de 10h permettra aux lauréats et aux académiciens désireux de se pencher sur la question de pouvoir le faire : rendez-vous dans le jardin du restaurant La Crémaillère à Carnoux le 24 juin.

 

  fleurs vide

martine.jpgDenise.jpg

 

Avec ma solitude

 

Ce matin, comme tous les matins,

Lorsque mes yeux se sont ouverts,

J'ai de nouveau ressenti ce frisson.

Ce n'est pas le froid mais tout simplement

Le fait de me retrouver au seuil d'une journée,

                                                                               Avec ma solitude.

Pourtant, je vais me lever.

Je ferai tous ces gestes habituels et quotidiens.

Je me regarderai dans la glace

Et me trouverai un peu plus vieillie, un peu plus triste.

Je me maquillerai rapidement et,

Peut-être, irai-je faire quelques courses.

Puis  je préparerai le repas, mon repas,

Que je prendrai dans la cuisine,

                                                                                 Avec ma solitude.

L'après-midi, je lirai un peu, pas trop, car j’ai mal aux yeux.

J'irai promener dans les bois,

S'il ne fait pas trop froid et si le vent se calme.

Et la nuit tombera vite, c'est l'hiver.

J'allumerai la cheminée, comme tous les soirs,

Ma seule compagne. Je me blottirai au coin du feu,

Un châle sur les épaules,

                                                                                 Avec ma solitude.

Puis lorsque la fatigue me surprendra,

Je me glisserai dans mon lit froid,

Je fermerai mes yeux et attendrai le moment,

Le seul de cette journée où enfin le sommeil

M'emportera vers un monde nouveau où j'aurai

L'impression de vivre pleinement.

J'oublierai alors pour quelques heures...                      Ma solitude !

 

Martine Olmo

 

 

Insolitude        

 

 

Elle a chu telle une fleur à laquelle on a coupé la tige et son visage a ouvert une corolle sur le plancher, une auréole rouge perlée. Lui, derrière son carreau, a immédiatement ressenti le malaise. Son univers insolite s’écroulait. On paraissait l’avoir atteint sans le voir, lui qui ne cessait de l’admirer…

 

Autour de nous, on ne compte plus le nombre de personnes qui vivent seules. Un tourbillon d’hommes, de femmes, de divorcés, de veufs, d’autres ; la liste serait longue... Tous victimes de l'incommunicabilité ! On pourra leur installer le téléphone, Internet et le câble, cela ne changera rien parce que le destin les emprisonne auprès d’une maîtresse insurmontable : la solitude, « grave » compagne dont on ne se défait plus quand on l’a laissée s’incruster.

Tiens, par exemple, ces deux-là : Lui et Elle, ils auraient pu s'aimer ! Ils habitaient l'un en face de l'autre : une obole apportée par le hasard, deux fenêtres qui ouvraient leur bouche et rabattaient leurs lèvres en vis-à-vis.

Quelquefois, il la voyait dévoiler sa pâleur comme si elle épluchait une banane. Elle oubliait de tirer les rideaux ; que voulez-vous quand on se croit seul ! Lui, il éteignait les lumières pour ne pas être vu. Il admirait l’anaglyphe tel un valet agenouillé devant une princesse… Il la photographiait discrètement, calant un vieux 33 tours sur une vieille platine afin de se donner une musique de fond, classique je crois.

 

C'est fou ce que l'on peut aimer les objets ! Surtout quand on est seul, on en devient prisonnier. N'est-ce pas ? Les objets vous volent votre âme et la forcent à les aimer. Et ce bonhomme n'échappait pas à la règle. Il les dépoussiérait, les rangeait, leur donnait une place attitrée. La statuette et le soldat de plomb, le bahut et la table, le cadre et le vase. Tiens, une peluche et un clown à la tête céramique : que faisaient-ils donc chez un homme de son âge ? Souvenirs d'enfance ? Non, sûrement pas ! Des témoins muets, certes, mais il leur parlait ! Et quelquefois, il leur racontait sa journée.

Ces amis inertes ravivaient son âme d'enfant parce que les gamins justement savent résister à la solitude : eux ont le courage de s'adresser la parole ! Lui, dans l'escalier, il croisait la voisine dont la baie ouvrait sur la même cour que lui. Il lui souriait et lui disait bonjour mais cela n'allait jamais plus loin. Deux inconnus se rencontraient ainsi depuis des années sans échanger quelques mots utiles. Seuls, chacun dans leur carré de meubles bien rangés pour attendre …

Attendre quoi ? La mort ? Pesante, celle-ci ne s'acharnait pas que sur les vieilles dames ! Elle mordait à droite ou à gauche à l’instar des requins.

Et sans le vouloir, il a assisté à l’entrée de celle-ci chez sa voisine. Elle ne s’était pas présentée sous sa cape noire célèbre mais sous les traits tirés d’un jeune gars que l’inconsciente avait ramené jusque là... Peut-être voulait-elle échapper à la solitude ?  Le voyou, séduit par le parfum de cette évasion, avait entrevu la sienne sur une autre échelle : un peu d'argent ! Motivé par le vol, sans doute, celui-ci a frappé sauvagement au cou. La belle est tombée…

 

Le voisin a alors appelé la police, les pompiers : le téléphone est pratique ! Cependant, il n'a pas bougé. Il ne l'a pas secourue. Il n'a pas voulu se mêler. Témoin, c'est devenu insupportable surtout quand on ne sait plus parler... Écrire oui, il en avait plein le tiroir, des lettres qu'il lui avait écrites, des lettres d'espoir, des lettres d'amour inspirées par son regard secret, jeté par la fenêtre sur son déshabillé, mais il craignait qu'elle le traite de voyeur. Elle ignorait ce qu’il endurait dans son mutisme.

Si elle savait, pourquoi n'avait-elle pas réagi ? Ce regard l'habillait peut être, la réchauffait d’une douce présence. Sous ses yeux, elle devait se sentir caressée mais sûrement pas suffisamment. Il lui avait fallu introduire ce malotru déguisé en prince charmant, cet Arlequin du porte-monnaie qui avait fait entrer le mal à ses côtés.

Et maintenant, l'encadrement de la fenêtre demeurera noir. Le regard qui la cherche se perd déjà dans le peu de lumière pénétrant dans la cour. Elle n’y reviendra plus…

Dévasté par son conte défait, l’homme seul va vers un tiroir et en sort une petite culotte, tombée de l'étendage de sa fée. Il a recueilli ce petit linge comme une fleur posée sur sa fenêtre par un jour de vent. Il l’a installée là, dans ce tiroir, en bonne place, sous une rose rouge. De temps en temps, il caressait la soie rose comme un petit animal domestique, puis, il changeait de fleur. Il en cueillait dans les jardinières de la cour, un sécateur dans la poche ; encore un objet insolite, un outil d’assassin ! Assassinat des rosiers du jardin, peut-être… mais le jeune voyou court toujours avec son rasoir, un objet encore, redoutable. Un solitaire, ce gars-là aussi !

 

Peu après, le maître de maison salue ses objets. Il sort de chez lui. Il marche sur le trottoir mouillé. Il sent sous une main l’outil dans la poche de son pardessus. De l’autre, il s’appuie sur sa canne. Les murs jettent des ombres furtives sur lui. Quelques fragments de silence brisé se cachent dans le manteau de la nuit. La rue vidée par le programme de télévision est encore plus effrayante que meublée par le flot indifférent des passants. Les réverbères modernes agressifs penchent vers lui un fuseau de lumière variable. Le clair de lune joue avec les nuages sans appeler les loups-garous. Son pas lent et méthodique s’achemine vers son but.

 

Ce soir-là, le voleur ne sait pas pourquoi un homme plus âgé l’observe maintenant dans ce bar louche. Perdu dans cet endroit mal famé, ce Monsieur bien habillé, distingué, ganté, près du comptoir, a lui-même allure insolite. Il se cramponne à sa canne, objet de soutien ; on se sent bien en étreignant le pommeau, on se croit plus fort, on affronte le danger. Pour qui ? Pourquoi ? Pour elle ! Il a eu peur et ne l’a point défendue, ce souvenir s’accroche à sa mémoire tel un insecte qui plante son dard et ne parvient plus à repartir.

 

Et on a emporté la belle inerte dans cette voiture blanche coiffée de ce gyrophare excité qui criait, découpant la nuit en tranches rouges. Elle est partie, couchée sur le dos, les yeux blancs, sans un regard vers le voisin…

Dans le couloir, on murmurait qu’elle n’arriverait pas jusqu’à l’hôpital et qu’il était triste de partir si jeune. Aucun clin d’œil vers lui n’animait la raideur de la fin, mais il l’aimait tout de même ! Il l’aimerait toujours d’un amour platonique, inaudible même puisque muet ! Il ne la dérangeait pas ; il l’habillait d’ombres et de rêves, d’un tatouage d’amour. Il s’accrochait à cette image tel un naufragé à son radeau. Tous les soirs, semblable à un enfant qui lèche la vitrine d’un pâtissier, il avait rendez-vous avec la croisée, pareil à ceux qui suivent un feuilleton télévisé. Quant elle était triste, il pleurait. Il ne manquait jamais l’heure du coucher de la belle, la réchauffant du feu de ses yeux lorsque la lumière crue l’effeuillait pour personne. On pouvait presque penser qu’elle le faisait régulièrement à son intention et d’ailleurs pour tout dire…

Un jour, elle avait glissé un mot sous sa porte d’entrée. Ce billet griffonné rapidement à la main avec un stylo baveux disait :

« Je sais que vous me voyez, que vous êtes derrière la fenêtre, mais ainsi je me sens moins seule… »

Il avait ramassé cet objet de papier et l’avait placé soigneusement dans le tiroir, objet de fierté, parfumé par le sous-vêtement et la rose, tel un trésor, un trophée, un cadeau. Mais, depuis, il aurait dû répondre, parler, s’exprimer… et non pas aligner des rangées de lettres noires qui coulent dans le tiroir imitant des combattants privés de champ de bataille, des avocats éloignés du jugement, mots prisonniers qu’elle n’a jamais lus, ni entendus, sans doute ! Personne ne lui a jamais dit ce qu’il lui a écrit….

 

Un jour, il aurait sûrement eu le courage de parler, d’agiter sa langue vers elle, caressant l’oreille féminine de ces mots ourlés qu’il ne prononçait jamais ; on peut toujours rêver ! Maintenant, il retient ses larmes, des larmes de sang ; son cœur saigne pour elle que l’autre a immolée face à sa fenêtre, sous ses yeux de vitres. L’obscure croisée noire lui rappellera définitivement, à l’instar d’un drapeau, ce crime impuni dont lui seul connaît l’assassin et ce couloir qu’il n’a pas traversé pour aller simplement jusqu’à sa porte. Même trop belle, intouchable, il n’aurait pas dû la laisser mourir !

Là, dans ce bar immonde, il observe l’assassin gavé de whisky, les yeux perdus entre le brouillard du remords et les vapeurs de l’alcool, un hémisphère du cerveau embrumé. Quand il lui paie un dernier verre, le gaillard ne refuse même pas. On croirait qu’il le connaît depuis longtemps, un ami de bar comme un autre.

Dans la bouteille qu’on partage, on noie ensemble les larmes qu’on n’aime pas voir courir sur sa barbe mal rasée. Chaque gorgée est un baume cérébral qui ouvre les portes de l’oubli. C’est un des rares moyens de noyer la solitude mais il en existe un d’une autre dimension, non limité par le verre…

Et le copain de boisson, on n’hésite pas non plus à le suivre dehors lorsqu’il chuchote gentiment qu’on a assez bu  ou qu’on ira boire ailleurs! Il ne refuse donc pas. Ils sortent tous deux, bras dessus, bras dessous, le témoin et l’assassin qui n’hésite pas à l’accompagner au bord du canal. Le cours d’eau, là, ce n’est plus un petit verre. C’est la tasse ! Les quais, quel endroit parfait pour une vengeance ! Le bord se rapproche des pas des compères insensible-ment, on croirait que la mort, encore elle, grignote peu à peu l’espace vital.

Il ne restait qu’à le pousser, et à partir seul ! Facile, il titubait déjà, mais quoi ?

Pourquoi sauter avec lui ? Ce n’était pas utile ! Et maintenant toute cette eau sale qui veut se faire avaler ? Le courage ? Mais qu’a-t-il à voir là-dedans ?

Le courage lui manquait pour revenir à la maison, sans elle, se plier de nouveau aux caprices muets des objets au regard réprobateur et les remettre en rangs, remuer les mots transformés en maux dans le tiroir, en laissant la lumière briller afin de ne point pleurer devant la sombre fenêtre. Renouer avec la solitude… non ! Elle se vengerait de ses écarts en lui poignardant le cœur, chaque fois qu’il ouvrirait ses volets, et le détruirait par le ventre à l’instar d’un ascaride. Non ! C’était l’image dans la croisée qui distillait l’espoir dans un goutte à goutte d’amour ! Revenir en arrière ne sera plus possible, tandis que là, en buvant une rasade d’eau avec l’assassin, après l’alcool…

 

Elle sera vengée, certes, mais en même temps, il terrasse cette sorcière intransigeante collée à sa peau. Il ne partira pas seul ! Avec un peu de chance, au bout du tunnel, dans la lumière pure et blanche, sa belle sera peut-être déjà là, livide et légère, l’attendant avec un regard timide. L’arythmie l’accompagne vers la cachexie. Tant qu’il y a la mort, il reste un espoir… de la rejoindre !

Il arrive… Il se noie… Il vient !

 

 

Quelques jours plus tard, alors que la police cherche l’explication de cette double noyade si près du centre ville, la jeune femme, sortie de l’hôpital, rentre chez elle ; les chirurgiens l’ont opérée juste à temps et l’ont sauvée. Une voiture l’a raccompagnée.

Très faible, elle monte lentement les marches du perron et s’arrête devant la porte de son voisin où l’on a disposé un drap noir portant deux initiales blanches et une table nappée destinée à recueillir un dernier hommage écrit. La jeune femme s’arrête pour apposer sa signature. Elle constate que toutes les pages sont blanches…

Elle rentre chez elle et, machinalement, son regard triste glisse vers la cour ; elle soulève les yeux vers la fenêtre du voisin, celle où elle sentait toujours une présence muette.

C’est la première fois qu’elle en voit les volets fermés.

 

 

Denise Biondo   (d'après une idée originale de Danyel Camoin)

concours de Gémenos 2008  
prix de la nouvelle

 

Article Nicole Manday

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Published by Pp editions - dans littérature
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commentaires

francette biondo 16/06/2012 17:23


trés vrai, belle  histoire bizou

Pp editions 19/06/2012 18:13



Merci pour ce commentaire


J'ai répondu avec un peu de retard car nous sommes beaucoup monopolisé par la préparation d'Aragon-Ferrat dont tu as du recevoir l'affiche.


Bizous


Danyel



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