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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 23:47

En Inde, une femme est violée toutes les vingt-deux minutes, la plupart en meurent et les responsables disent qu'elles l'ont bien mérité n'étant pas coopératives...

En réaction et pour soutenir les femmes maltraitées, battues, violées ou injustement accusées parce qu'elles ont refusé leur corps...

Frank Zorra et Danyel Camoin publient ce jour gratuitement sur ce blog leurs deux nouvelles écrites sur ce sujet brûlant :

Le droit à la différence et deux femmes marquées.

 

 

Tous les quatre jours en France, une femme meurt sous les coups de son partenaire. (Enquête du gouvernement auprès des services de police du 23 novembre 2005) À l'heure où certaines femmes atteignent des postes-clés, d’autres sont traitées d'inférieures, d'allumeuses, de conspiratrices, et pourquoi pas de sorcières ; ces femmes là qui ont déjà combattu pour avoir le droit de refuser leurs corps n'ont pas encore gagné...

 

 

Le droit à la différence.

     de Danyel Camoin publié dans Au petit Bonheur (éditions Bénévent) collection Académie de Provence

 

            Un air de violon résonne dans un immeuble. Des notes mélancoliques s’insèrent dans l'escalier et se répandent dans les appartements, troublant le silence cultivé par certains, elles cherchent à s’envoler dans l’éther céleste mais l’atmosphère polluée les retient. Un monsieur guindé dans une robe de chambre rouge en soie descend frapper à la vitre de la concierge. Il est inconcevable que la musique pénètre ainsi impunément chez les voisins pour troubler leur méditation. La concierge monte l'escalier et vient frapper chez Eve, la jeune rousse frisée insolente du premier étage. Il faut qu'elle cesse de jouer afin de ne pas gêner les voisins : c'est ce que la vieille dame demande à celle qui vient de lui ouvrir. Son violon encore à la main, Eve claque la porte et regagne son fauteuil. Une larme sillonne sa joue sous ses yeux en amande troublés par un épais voile de tristesse. En jouant, elle remontait son moral comme le mécanisme d’un réveil lui permettant d’affronter une nouvelle journée. Sur la table, un journal est déplié à la page des offres d'emploi. Il lui semble plein d'images déprimantes...

 

            Elle a été renvoyée hier pour avoir répondu vertement à son patron qui exerçait sur elle une pression constante d'ordre sexuel. D'un geste de colère, elle a renversé son bureau, d'où aucun espoir de retour. Les emplois féminins dans la presse voisinent entre celui de la secrétaire et celui de la vendeuse ; ils n’offrent pas de grandes possibilités d'évolution. Le violon n'est qu'un ami pour elle. Il lui a permis de gagner un concours mais le trophée maintenant disposé sur une étagère ne lui a pas ouvert la voie des concerts et l’entrée du conservatoire. Pour pénétrer certains lieux, il lui faudrait des connaissances ou de l'argent et c'est justement ce qui lui manque aujourd'hui. Ne voulant pas se servir de son corps, elle vient justement de couper la branche sur laquelle elle s’était posée comme un petit oiseau plein d’espoir. Cet oiseau a perdu des plumes.

            Fille d'un guérisseur autrefois réputé pour avoir soigné justement le directeur de son agence, Claude-Henri Durangeot, elle avait obtenu ce poste par reconnaissance envers son père. Elle y travaillait consciencieusement jusqu'à ce que le fils du patron, Marcus, succède à son père, partant à la retraite, et lui demande quelques faveurs en échange d'une promotion chimérique. Elle a refusé de devoir son ascension sociale à un esclavagisme de patron libidineux pour qui les femmes, notoirement, ne sont que des êtres inférieurs créés par les doigts de Dieu pour satisfaire l'homme.

            Elle s’est rendue dans la riche demeure de son vieux patron. La grande allée respire le parfum d'énormes jardinières emplies de fleurs diverses. Elle voulait lui expliquer la conduite de son fils, mais celui-ci a rétorqué qu'il avait connaissance par le voisinage de faits beaucoup plus accablants. On l'a surprise amoureusement enlacée par un employé, nue dans une voiture, dans un parking de la société ; ceci n'engage pas à croire son histoire. Dans le temps, on disait qu’une femme honnête n’avait pas de plaisir ! Elle a répliqué qu’elle était libre de son corps, surtout en dehors des heures de travail, et qu’on n’était plus à l’âge de pierre. Il a insisté calmement : il l’a lui-même plusieurs fois réprimandée pour sa tenue vestimentaire laissant apercevoir sa poitrine dépourvue de soutient, lorsqu'elle se penchait sur son bureau allant jusqu’à lui donner des vapeurs. Il a plusieurs fois remarqué ses jupes courtes qui laissaient entrevoir ses rondeurs lorsqu'elle se baissait, l’opinion la range au rang des allumeuses : elle n'a donc pas à se plaindre que son fils se soit laissé égarer par l'image qu'elle donne...

            Sa propre camarade de travail, Martine, la fille de l'adjoint au maire, qu'elle entraînait, paraît-il, à son exemple, a été fortement réprimandée. D’autre part, elle fumait comme un pompier. Elle faisait partie de ces jeunettes qui croit trouver dans la cigarette un médicament pour maigrir, sans considérer les risques que le tabac fait courir aux corps des femmes par le douloureux mélange avec la contraception. Les problèmes de peau, de grossesse extra-utérine et de déchaussement des dents  sont bien plus dangereux qu’un problème de taille fine. En cela, Eve adepte de tous les plaisirs de la vie était un mauvais exemple ! Voulant résister à l'autorité colérique de son père, Martine s'est récemment jetée de sa fenêtre. Le crâne ouvert sur le pavé de la terrasse, elle vient d'être inhumée au cimetière local.

Bonval, le père en question, un ami des Durangeot, personnage quelque peu alcoolique, autoritaire à la limite de la persécution de son épouse et de sa fille, reste pour Eve le responsable de ce suicide. On la soupçonne cependant d'avoir envoûté cette fille avec qui elle entretenait une relation douteuse pour la braquer contre lui...

Marcus Durangeot va même plus loin. Il souffle à l'oreille de Bonval qu’Eve n’est pas une fille tout à fait normale. C'est une instigatrice aux dons de sorcellerie qui possède chez elle une étrange poupée de chiffon dans laquelle elle doit, à certains moments, planter des aiguilles. Les douleurs incessantes de son père qui l’ont poussé à prendre sa retraite, comme les migraines de sa mère, dépendent certainement des agissements de cette fille. Bonval, enragé, commence à poser des questions à l’entourage.

Par une enquête rapide, il découvre que Martine a été amoureuse du nouvel amant d’Eve, Denis, un jeune motard serviable qui agrémente ses revenus en « fournissant » du rêve à des acheteurs fortunés. Partant de là, Eve a pu vouloir se débarrasser d'une rivale quoi que Bonval avait interdit à sa fille de rencontrer le jeune gars de la même façon qu’il lui interdisait tout ce qu’il n’appréciait pas lui-même. Martine avait confié à Eve que souvent, en rentrant du bar, il les frappait. La police parle de fabulations d'enfant gâtée ; la mère n'a jamais confirmé ses paroles..

 

Eve vient trouver Maggy, au « petit bonheur », en espérant être engagée en extra auprès de la serveuse souvent débordée aux heures des repas:

«-Mais tu avais un emploi dans une grosse société ? demande la serveuse

-Oui, mais hier matin je l'ai perdue ! J'ai pensé que tu pouvais m'aider...

-Faut voir le patron ! »

Hélas, Martial hoche de la tête négativement : dans l'immédiat, pas de possibilité pour augmenter le personnel. Saison d'hiver entraînant commerce calme : le personnel habituel suffit. Pas de chance pour elle !

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            Le père Durangeot s'éteint bientôt d'une crise cardiaque. On ne manque pas d'accuser Eve de l'avoir provoquée en venant troubler le vieil homme chez lui, d’ailleurs, son fils prétend qu’elle a jeté un sort sur la famille. Une enquête ouverte, on découvre effectivement une poupée de chiffon suspecte chez la jeune femme. Les copropriétaires de l'immeuble ainsi que leurs locataires, dont certains avaient déjà déposé une plainte contre elle pour tapage nocturne, obtiennent son expulsion. Elle n'a d'ailleurs plus l'argent pour payer le loyer. Son copain, Denis, proteste. On n'a pas le droit de l'obliger à quitter les lieux en plein hiver : les locataires sont protégés dans cette époque de l'année. Néanmoins, comme Eve ne tient pas à rester, il la recueille et porte sa valise dans un bâtiment inchauffable voué à la destruction d’un quartier à rénover, pour l’installer avec lui du mieux qu'il peut, elle y vivra en monnayant ses cours de violon.

            C’est là que Bonval, poussé par Marcus, s’introduit avec ce dernier, en enfonçant la faible porte, un fusil à la main. La surprenant, près du feu de bois, en déshabillé excitant, tenant à la main sa vieille poupée de chiffons, il l'accuse d’être une ensorceleuse :

«- Moi, tu ne m'auras pas en t’exhibant ! Sorcière.

-J’allais justement la brûler, dit-elle » ------

Sans lui laisser le temps de faire un geste, il fait feu à bout portant. Elle s’écroule, la bouche ouverte dans une mare de sang. Elle a lâché la poupée qui tombe dans les flammes dans un crépitement semblable à un sanglot. C'en est fini des maléfices d’Eve !

 

Bonval est arrêté par la police. Les membres du conseil municipal interviennent auprès de Denis et lui offre un poste à la mairie pour qu'il témoigne contre Eve. Ne parvenant pas à le convaincre, ils répandent autour d’eux une légende selon laquelle le jeune gars aurait été envoûté par la belle au regard profond des chattes de gouttière : il était un honnête travailleur avant de la rencontrer, c’est elle qui est responsable de son déclin ; c’était une affreuse créature. Denis refuse de trahir son amie décédée et reste ouvert à la vérité. Il refuse tout compromis.

Lors du procès, le tribunal fait donc citer deux témoins en faveur d’Eve.

Une vieille dame, qui l'a bien connue, étant son professeur de musique d’autrefois, fait d'elle un portrait très différent de celui qu'on a étalé dans la presse. Elle s’appuie sur une canne pour venir la défendre de son mieux en disant qu’elle était une fille moderne assez excentrique mais tout à fait sympathique, simplement victime de sa différence avec les autres. La société devrait accorder à certaines femmes le droit à cette différence. Elle garantit son talent pourtant ignoré par les vieux Messieurs qui dirigeaient le conservatoire sans doute parce qu’elle ne jouait pas du classique, fervente de la musique tzigane sur laquelle dansait autrefois sa mère, surnommée la « gitane ». Elle héritait aussi de la publicité négative faite à son père qui avait ôté aux médecins établis certaines guérisons spectaculaires, après des traitements illégaux qu’il n'aurait pas dû entreprendre : sorcier lui aussi ? En tout cas, terrassé par un cancer, personne n'avait osé l'accuser après sa mort. Alors pourquoi elle ?

Le témoignage de Denis confirme que les courbes parfaites du corps d’Eve lui attiraient des ennuis auprès des serpents de notre société moderne qui désiraient tous devenir son Adam, même pour un jour, à n'importe quel âge. Si elle avait été plus facile, elle aurait peut-être progressé dans l'échelle sociale jusqu'au poste de directrice. Si elle avait eu des pouvoirs, elle les aurait sans doute exercés pour gravir l’échelle sociale. Étant une fille sage, attirée par les plaisirs simples, trop proche des animaux et de la nature, elle rêvait dans la musique et le chant des oiseaux, sans se soucier de son allure physique.             Pas encore contaminée par le monde de l'argent, elle était une proie facile pour les médisances et les accusations de toutes sortes. La mauvaise réputation venait surtout de son refus de s’intégrer dans l’image de marque d'une bourgeoise en déclin s'accrochant à sa position dominante. On l'accusait d'être une allumeuse parce qu'elle était naturiste au lieu de vivre dans la cuirasse vestimentaire obligatoire.

Elle n’a jamais eu d’influence maléfique sur lui, même s’il s’est livré à de malhonnêtes transactions, c’est plutôt à cause de la suppression de ses indemnités ! C’est le chômage qui les a réunit. Elle est venue vivre avec lui parce qu’elle ne pouvait plus payer son loyer. Denis confirme les relations amicales de Martine avec elle. Eve ne l’aurait jamais poussée au suicide ! Son aventure personnelle avec la pauvre fille était déjà terminée, ce n’était donc point une autre cause possible. Selon lui, la justice devait plutôt regarder du côté de Bonval qui terrorisait sa famille.

            Malgré ces deux témoins en faveur d’Eve, Bonval demeure un fonctionnaire notoire, un homme de la ville, un concitoyen parvenu jusqu'au conseil municipal avec jusque-là une vie sans tache, reconnu comme bon père de famille, même par son fils majeur qui avait quitté la maison, après une violente dispute avec son père, pour devenir avocat. On ne pouvait accuser un tel homme de crime avec préméditation sur une personne volage qui venait d'être renvoyée de son travail et s'était installée illégalement, sans vergogne, dans une masure abandonnée avec un jeune homme à peine majeur, plus ou moins douteux, soupçonné d’être « dealer ».

Des témoignages de locataires, favorables à la défense, précisent des bruits plus ou moins suspects laissant penser qu'elle se livrait à des messes noires dans son appartement avant l’expulsion. Elle y recevait des jeunes gens issus de milieux interlopes que la concierge hésitait à laisser entrer dans l'immeuble à cause de leur allure de drogués ; après leur passage, elle ramassait quelquefois des seringues ou des préservatifs. Bien que son ami réponde à cela en la présentant comme une âme charitable qui donnait des cours de musique à des déshérités, Bonval bénéficie de circonstances atténuantes en fonction des troubles causés par la victime. Marcus est lavé de tout soupçon. Le témoignage de sa secrétaire, femme mariée à un ouvrier mal payé, qui ne veut pas perdre sa place, ne révèle pas que, sur elle aussi, sont exercées des pressions physiques auxquelles elle cède quelquefois pour une augmentation.

Voilà, l'affaire n'est donc plus qu’un simple fait... d’hiver.

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Le professeur de musique et le jeune délinquant sont, avec Maggy, les rares personnes assistant aux obsèques de la pauvre Eve pour jeter une rose sur son cercueil. Elle disparaît humblement dans le silence, pourtant, derrière un énorme tombeau, la serveuse observe une silhouette qui se tient à l'écart. Toute vêtue de noir, l'épouse de Bonval, cache mal ses larmes qui coulent sur une joue gonflée par un hématome.

 

 

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Parfum du large, parfum d’espoir au-delà des odeurs des soins et des pommades

 

Vers l’an 2000, le nombre des femmes battues en France est encore énorme…

  Deux femmes marquées

De Frank Zorra publié dans Je suis né à Marseille (éditions Baudelaire)

 

 

Elle gagnait sa croûte dans une « boîte » très particulière de Marseille qui rappelait « Le corsaire borgne ». Elle effectuait un strip-tease intégral et quelques auto-attouchements sur une scène circulaire descendant du plafond jusqu’au milieu des spectateurs. Mina était écœurée par les parfums moites habillés de sueur et les gestes obscènes des spectateurs proches de la scène où elle se défringuait contre un poteau métallique. Ce jour-là, elle a jeté rageusement son string comme un défi pour sortir sous les remarques de son employeur qui lui reprochait un départ trop rapide. Elle aurait dû continuer son exhibition et saluer son public ! Une fois habillée, elle s'en est allée, hochant la tête, sans être retournée sur la scène...

Elle a récupéré sa petite fiat et a roulé le long des plages, puis dans son demi-tour, elle a stationné au Pharo. Elle est entrée dans les jardins pour se laisser caresser le visage par l’air de la mer. Parfum salé… Mina se souvient toujours de ce soir-là.

Le temps a passé. Quelques mois plus tard, elle pénétrait dans une église pour brûler un cierge. C’est là qu’elle a rencontré une femme agenouillée devant l’effigie de la vierge, avec des lunettes noires, qui a attiré son regard.

Lorsqu’elle l’a vue chanceler près du bénitier où elle esquissait le signe de croix avant de sortir, intriguée, Mina l’a attendue à la sortie pour lui offrir un verre. Cette faible femme hésitait ; elle lui a retiré les lunettes et a découvert un œil noir révélant bien un coup sauvage. L’arcade était ouverte méritant un point de suture. L’inconnue avoua alors, laissant couler une larme sur sa joue, que son mari supportait mal ses journées rudes de travail et il buvait beaucoup, ce qui le rendait quelquefois violent !

Elle s’appelle Nora et elle est venue prier pour que le seigneur l’aide à supporter les suites des soirs de beuverie où le querelleur autoritaire casse tout quand il rentre, pourtant sans la battre. La marque qu’elle porte est due simplement à un éclat de sa colère quand elle a voulu le retenir ! Du reste, elle a un fils avec lui qui a été confié à sa mère ; elle a préféré sa séparation partielle de l'enfant plutôt que de le laisser être témoin du drame !

Mina prend la jeune femme par les épaules et la secoue : il faut qu’elle se défende ou s’enfuie sans tarder : on ne doit pas vivre dans cette ambiance de violence ! Il faut réagir…Avec les rapports de son emploi de nuit, Mina a ouvert un cours de self-défense pour les femmes : Nora n'a qu'à y venir !

Mais celle-ci aime toujours Abel, son mari, et ne veut pas le quitter, espérant que tout va aller mieux quand il pourra cesser de travailler en nuit pour payer son crédit !

Mina lui montre une cicatrice implantée derrière son oreille ; elle aussi, par le passé, était une femme battue et elle n’a jamais pu observer de changement tant qu’elle n’est pas partie loin de son mari. Elle l’entraîne en voiture dans un coin tranquille loin de la ville. Près d’une rivière qui coule sous les pins, au pied de la Sainte Baume, elle lui montre son repaire secret : un cabanon de chasseur aménagé comme une cabine de bateau avec le confort d’un coin cuisine et d’un coin douche. Elle va passer avec elle une superbe journée où elle la gave de vitamines. Elles prennent ensemble le bain dans la rivière, en toute liberté, puis se reçoivent dans les bras l'une de l'autre.

–J'ai honte de me déshabiller en plein air, murmure Nora.

–C’est là que le corps respire la liberté par tous ses pores, de plus, ici, nous sommes seules : tous les soirs, je m'exhibais dans un parfum de tabac et de sueur, devant des yeux avides qui me dévoraient mais j'y arrivais en fermant les yeux et en songeant à ces lieux où je me libère !

–Moi, devant tous ces hommes je ne pourrai jamais !

–Dis-toi bien qu'ils ne peuvent pas me faire plus de mal qu'on ne m'a déjà fait.

 

L'arrivée soudaine de ce policier à son cours pourrait faire croire que le mari de Nora a réagi mais la photo que celui-ci brandit ressemble plutôt à Mina. Ce soir-là, l’inspecteur vient lui montrer une affiche qui représente son visage et l’accuse fermement d’être celle qu’il recherche, en disant qu’il parviendra à prouver qu’elle est bien Yasmina Moreau, accusée d’avoir tué son mari qui la battait. Elle a été remarquée de ville en ville, dans une tenue qu’on pourrait qualifier de combat : pantalon bleu type jean et débardeur rose avaient remplacé ses jolies robes et elle ne portait plus de bijoux depuis que son époux lui a arraché un fragment d’oreille en les lui retirant de force. La découpe particulière de l’oreille gauche de Mina en fait une Yasmina parfaitement crédible ! Cette fuyarde est poursuivie par le fantôme de son mari Jocelyn Moreau !

 

Quand Mina m’a téléphoné de la rejoindre dans son patelin perdu de la Sainte Baume, la demande ne m’a pas enchanté mais j’ai imaginé son visage et je me suis souvenu de certaines nuits que nous avions passées ensemble, ce qui m’a encouragé à suivre cette affaire en étant sûr que mes gains ne seraient pas mirobolants et que le Nord des Bouches du Rhône risquait de refroidir mes ardeurs habituelles ! Ce n’était pas cela qui paierait le paquet de factures qui s’alignaient sur mon bureau ! Je ne savais plus par laquelle commencer…

Je suis parti après avoir classé les enveloppes par ordre alphabétique, la première contenait donc mon prochain paiement. J’ai confié les clefs à mon fidèle Max qui dévorait son gigantesque casse-croûte matinal. Dans le trajet, mon imagination faisait onduler sur le capot, dansant en se déshabillant, un grain de soleil à faire frissonner Fragonard, un super moteur dans un châssis d’exception comme aurait dit Max qui comparait tout aux « bagnoles ». Je dus appuyer sur le frein pour stopper l’égarement…

Je l’ai retrouvée aussi belle que j’avais pu l’apercevoir quelques mois auparavant dans cette boîte marseillaise qu’on a récemment fermée dont j’ai oublié le nom ; il faudra que je fasse gaffe à « Alzheimer »…

Cette histoire, par contre, reste tellement présente dans mon esprit que je ne peux la raconter au passé, je la vis encore…

J’ai rendez-vous avec elle au bar-hôtel, facile à trouver. Je lui propose un boulot pour remplacer celui de la boîte qu’elle a laissé choir mais elle ne veut plus retourner à Marseille : elle refuse ; elle semble maintenant fuir les grandes villes pour vivoter dans son club de self-défense au cœur d’une petite localité. C’est son choix ! Mais là, elle paraît traverser une période d’angoisse !

Elle me fait rapidement part des soupçons de ce policier qui la prend pour une autre, une femme qui aurait tué son mari. Elle compte sur moi pour la disculper… Elle ne m’a pas convaincu ; la photo de l’affiche de recherche lui ressemble trait pour trait, l’accusation provient de pescaïres marseillais, et, c’est bien dans ce coin-là que je l’ai connue !

Je me souviens d’un formidable repas à l’Abri côtier où le serveur dépiautait le poisson avec art devant nos yeux. Je crois me rappeler de marques qu’elle a sur le corps, lutte particulière ou femme battue ? Même si je ne la croyais pas capable de tuer un homme, je l’ai vu s’entraîner ; karaté, self-défense et autre, une jeune femme tranquille aurait-elle eu besoin de tout cela ? Cependant, si elle avait tué son mari, elle n’aurait aucune raison de redouter qu’il la retrouve, n’est-ce pas ?

Je ne peux alors m’empêcher de lui dire :

–Moi, je crois que c'est toi la femme qu'on recher-che ; la cicatrice derrière l'oreille et la marque sur les reins le prouvent ; ton mari te bastonnait, n’est-ce pas ?

–Tu te souviens de tout cela ? réplique-t-elle.

–Je n'ai pas voulu remuer le couteau dans la plaie à l'époque mais...

–J'ai aussi une couture anale ! Mon cher amour me trouvait trop étroite. Il m'a gentiment livrée à ses copains machos

La violence, je l'ai vécue un peu tous les jours et je suis passée insensiblement de l'amour bêtement soumis à la haine sauvage : je l'ai frappé pour lui échapper mais je ne l'ai pas tué ! 

Je me souviens de cette nuit-là où je caressais les cheveux de Mina en lui demandant de me parler d'elle, et où j’avais découvert ces marques sur son corps. Là par contre, c’est sur son mari que je demande des renseignements : ses passions, ses activités… Je bondis quand elle me parle de sa passion pour les cartes : dans le cirque ambulant qui s’est installé sur le grand parking à l’entrée du village, se produit un drôle de prestidigitateur…

– Je t'en supplie, il faut que tu m'aides à prouver qu'il n'est pas cané !ª

–S'il est vivant, je le retrouverai !

–C'est un mec comme toi qu'il m'aurait fallu.

–Ne crois pas cela ! Si j'étais au top, je n’aurais pas divorcé !

–Il doit y avoir des nanas difficiles, mon « zèbre », j'avais toujours peur de ne pas le satisfaire ! Le steak était trop cuit, le vin pas assez frais, le lit mal fait ! J'étais sèche ou trop parfumée, pas assez docile ou embarrassante ! Il n'était jamais content et trouvait toujours une raison...

–C'était lui l'erreur ! Mais je n'ai pas été « cool » non plus !

–Moi, j’ai vécu avec toi des jours sublimes, tu n’dis jamais rien, tu manges n’importe quoi, je te trouve facile à vivre !

–Pourquoi m’avoir laissé choir alors ?

–À Marseille, je n’étais pas tranquille, j’avais peur qu’il me retrouve…

–Je pensais que c’était à cause de l’autre fille…

Ce n'est pas la première fois que je me laisse séduire : je la vois encore s’exhiber, écartelée sur le fauteuil rouge de la scène. Toujours admiratif devant ce corps meurtri mais tentant, je la regarde au fond des yeux et je lis un mélange de haine et de peine qui ne justifie en rien qu'elle n’ait pas tué son mari. Mais je me sens fondre…

Elle me parle aussi de sa nouvelle amie qu’elle voudrait aider ; elle la trouve semblable à ce qu’elle était autrefois ; intuition féminine ou nez de femme !

Ainsi Mina était Yasmina et comme Nora, faisait partie de ces femmes battues par leur mari. La dernière fois que j'avais collé un pastisson© à une fille ce devait être à l'école maternelle...

Depuis, je n'ai jamais compris qu'on puisse abîmer ce qu'on aime. Je ne peux donc pas comprendre ces hommes-là. Me voilà prêt à aider leurs femmes, quoi que Nora n'ait pas subi les mêmes préjudices que Mina.

Celle-ci n'a pas vraiment besoin de moi pour se défendre aujourd'hui. Je l'ai déjà vue une fois distribuer une raclée magistrale à trois voyous qui voulaient sans doute la violer! Coups de pieds retournés et baskets dans les gencives, ils ont fui sans en redemander. Alors, si elle m’a appelé, moi, Frank Zorra, le détective le moins cher de la région, ce n'est pas par peur d'un homme, même fantôme ! Elle voudrait qu’on prouve son innocence, tout est là ! C’est clair.

            Et je m’accroche à cette enquête comme une esque à son hameçon pendant qu'elle retourne se cacher dans les fourrés avec Nora. Abel, le mari de cette dernière, la cherche partout, sans rien casser, il parait plutôt brisé lui-même devant sa bière. Je le regarde un instant, avec ses yeux soulignés de poches de nuits sans sommeil et une barbe de plusieurs jours parsemée sur ses joues livides, il a plutôt l’air d’être escagassé que battant…Une épave.

D’après moi, son cas est différent ! Je ne dois pas aider le mari à retrouver son épouse même s'il me fait un peu pitié avec ses yeux larmoyants et ses mains tremblantes. De toutes façons, ma mission concerne Yasmina.

Quand celle-ci rejoint Nora dans son refuge, la petite brune lui a cueilli des primevères. Les deux femmes se blottissent l'une contre l'autre comme de vieilles amies. Les cheveux blonds roux se mélangent à la longue crinière noire et les doigts s’entremêlent ; toutes deux déversant sur l’autre une part de son désarroi ! Attendrissant, non ? Même pour un ours tel que moi ! Mina a l’impression de se retrouver en elle plus jeune et plus crétine, croyant que son conjoint,-drôle de mot-, va changer…

En attendant le résultat de mon enquête, elles restent ensemble dans la demeure de bois et profitent du soleil pour aller se baigner dans la rivière. Un décors paradisiaque, sous le toit de branches fraîches, déroule pour elles un tapis d’herbe tendre entre les rochers qui enserrent le lit de la rivière qui déferle des sources environnantes emplie d’écre-visses. Dans ma jeunesse, on délogeait ces bestioles en soulevant des grosses pierres. Nues et libres, elles oublient leurs malheurs. Elles s'observent, elles se découvrent.

–Et cette coupure auprès de ta cuisse, tu vas me dire que ce n'est rien ? Demande Mina.

–En fait, il a frappé du poing sur un miroir en se regardant, les éclats ont volé dans tous les sens, et j'en ai reçu un ! Mais il ne m'a pas touchée, il m'a même soignée, les larmes perlant aux yeux...

-Pauvre homme ! Plains-le...

-Je sais ce que tu penses mais je l'aime toujours et il est aussi malheureux que moi d'être si coléreux, il n'arrive pas à se contrôler, c'est tout !

–Le jour où il t'aura tuée, il pourra pleurer.

–C'est donc en pensant cela que j'ai écarté l'enfant et que je suis là avec toi : serre-moi dans tes bras mais ne me décourage pas : je veux croire que quelques jours de solitude le feront réfléchir.

–Et s'il vient ici ? Il va tout casser pour que tu retournes avec lui !

–S'il vient me chercher jusqu'ici, je partirai avec lui ! Pour l'instant, il ignore où je suis et je voudrais rester encore un peu !

Mina voudrait aider son amie. Mais elle est submergée par son problème. Il me faut donc l’assis-ter et prouver qu’elle n’a pas tué même si elle a frap-pé pour échapper à son sort. Selon elle, ce jour-là, Jocelyn est tombé dans l’eau mais il nageait bien… Il a certainement survécu ! Il veut lui faire payer son geste en la hantant sous sa nouvelle identité pour qu’elle avoue qui elle est…  Mina m’a persuadé que Jocelyn n’est pas mort mais, à ce moment-là, je suis le seul à le croire ; il me faut donc agir vite ! !

 

            Mon intervention a sans doute fait sortir le loup du bois ; ce soir-là, on trouve un corps sans vie avec l’étoile de métal de Mina plantée profondément dans la carotide ; il s’agit de l’inspecteur ! Jocelyn doit être dans les parages et il a abattu le policier avec l’arme de sa femme afin de la faire accuser d’avoir voulu l’éliminer, ceci pour conserver sa fausse identité. Je sais qu’elle n’a pu tuer l’homme pendant qu’elle était avec moi. J’évite donc les gendarmes. Je cherche qui pouvait l’approcher, lui dérober son arme, s’en servir ensuite pour le crime et la faire accuser !

J'ai retenu un détail : son cher mari jouait aux cartes. La silhouette d’un bonhomme qui exécute des tours de cartes sur l’estrade a attiré mon attention. Dès mon arrivée, je l’ai trouvé assez nul et je découvre sous les traits de ce saltimbanque, embauché dans la troupe sous un bon déguisement, Jocelyn qui change son visage pour mieux surveiller sa femme sans qu’elle ne puisse le reconnaître… Il faut le démasquer !

Après quelques manigances pour le forcer à quitter sa réserve, je l'appréhende au démaquillage et à travers les caravanes et les tentes installées près du chapiteau, je le ramène vers Mina ! C’est mon erreur ! Je voulais juste qu'elle confirme que je ne m'étais pas trompé mais à peine les ai-je mis en présence que le doute n'est plus possible ! Je suis tellement figé par son regard scintillant que je néglige ma surveillance du mari qui me casse une potiche sur la tête ; je dévie le coup au dernier moment mais il m’a tout de même étourdi et, durant ma chute, il lui administre une formidable claque qui lui fait tourner la tête et saigner la lèvre.

–L'inspecteur a été tué par ton arme ; t’es foutue ma vieille ! Lui dit-il. Tes appâts t’ont permis de trouver un mac compatissant pour te défendre ; j’aurai dû t’infibuler et te perforer au fer rouge quand tu étais encore avec moi pour supprimer ton goût des pas-sions extraconjugales ! Mais, pas d’engatse, tu ne t’en tireras pas ! Tu es toujours mariée, souviens-toi : je t'ai marquée, tu es à moi ! Je serai derrière toi où que tu ailles ! Et tu me le paieras, sartan ! »

Lorsqu’il est de nouveau devant elle, les images terribles de son passé l’assaillent : elle le voit encore la menacer avec un tisonnier écarlate dont elle a toujours une marque, elle sent encore le cuir de sa botte qu’il l’avait obligée à lécher et celui du fouet qui lui avait zébré le dos quand elle s’était laissée ligoter les poignets au lit ! Ces visions, ajoutées à celle du viol collectif, l’étouffent.

Son déséquilibre ne dure qu'un instant. Elle se soulève comme un ressort et, avec une technique qu’il ne lui connaissait pas, lui assène un coup de pied dans la tête qu’il ne digérera jamais ! La rupture des cervicales entraînant la mort. À peine debout, je me précipite mais c'est déjà trop tard ! Zorro n’est pas arrivé à temps. La haine a vaincu ! Cette fois, Yasmina vient réellement de tuer son mari...

Des perles sur ses cils m’ont demandé pardon : la violence appelle la violence ! Son mari disait vrai ; il sera toujours derrière elle… même mort !

Maintenant, je comprends pourquoi elle m'a appelé ; j'avais tout faux ! Ce n'était pas pour que je la protège mais que je l’empêche de le tuer ! Et je n'ai servi qu'à l’aider à y parvenir, inconscient de ce combat qu'elle livrait en elle entre son avenir et ses souvenirs ! Je me suis pris pour un chevalier ; fada, va, je me suis trompé d’époque ! Échec cuisant, Monsieur le détective ! C'est dans ces moments-là qu'on voudrait se frapper soi-même, rembobiner ou effacer et retourner à la première page comme sur un ruban magnétique, mais la vie n’a pas de marche arrière.

Malgré le soleil du midi, je voyais tout en noir ! Que devais-je faire ? La laisser fuir jusqu'à ce qu’un autre la retrouve ou lui trouver un bon avocat, pour plaider les circonstances atténuantes de ces femmes battues dont on ignore la vie partagée entre le cœur et les coups ? J’ai choisi la deuxième solution et je ne l'ai pas lâchée jusqu'au procès. Ce n’était plus vraiment la même. En le supprimant, elle s’était blessée aussi.

Nora a quitté le refuge de bois, fini les primevères et la rivière ! Quand je lui ai dit que sa « copine » ne reviendrait pas ! Elle est partie… Je lui ai proposé de m'occuper de son cas mais elle a refusé ! Un homme ou un autre ? Etait-elle plus attirée par les femmes ? Non, elle aimait toujours son mari. Elle est retournée vers son enfant en espérant des jours meilleurs. Je ne sais pas ce qu'elle deviendra mais j'espère qu'elle pourra obtenir ce qu'elle veut ! Au moins une, n'est ce pas ? Je le souhaite mais honnêtement je n'y crois guère.

J'ai regardé ces deux femmes marcher chacune vers son destin, dans un mélange olfactif d’Iris noir d’Yves Rocher et de Bleu riviera de Fragonard.

J’ai gravé dans ma mémoire le déhanchement de Yasmina qui garde une ondulation magistrale malgré le poids qui courbe désormais ses épaules.

Elle est toujours en prison alors que d'autres coupables ont déjà été libérés. Le glaive joint à la balance ne découpent pas toujours le poids juste. Et je n'y peux rien...

 


A lire et à relire et ce n'est rien comparé aux agissements des hommes de certains pays.

Article Nicole Manday

 



ª mort

© une gifle

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Published by Pp editions - dans littérature
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commentaires

Tiran Rose Marie 10/01/2013 07:34


Merci pour ces deux nouvelles, sivéridiques et bien écrites.

Pp editions 10/01/2013 12:44



Et merci pour votre commentaire


Fz



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